Obésité et cancer : une combinaison à risques
De nombreux cancers sont liés à l’obésité, et les interactions entre les adipocytes, cellules constitutives du tissu adipeux, et les cellules cancéreuses sont aujourd’hui reconnues pour leur influence sur l’évolution de la maladie. L’équipe de la professeure Catherine Muller (CNRS, Toulouse) est à l’origine de la première caractérisation des adipocytes associés au cancer. Ses recherches, actuellement financées par la Ligue, portent sur une catégorie particulière d’adipocytes présents dans les os et pourraient ouvrir la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques pour le traitement des formes les plus agressives et les plus difficiles à prendre en charge du cancer de la prostate.
En quoi consiste le projet ?
Métabolisme et cancer
Depuis une quinzaine d’années, la façon dont la cellule cancéreuse gère sa production et sa consommation d’énergie et de métabolites est (re)devenue un thème central de la biologie du cancer. Le dévoiement, ou plutôt la reprogrammation du métabolisme en fonction des besoins spécifiques de la cellule cancéreuse, constitue un objet de recherche dont l’étude permet, par exemple, de mieux comprendre la progression tumorale ou encore l’acquisition de résistances aux traitements, et d’envisager de nouvelles pistes thérapeutiques.
L’obésité, le poids d’un problème
À une autre échelle, celle des populations, l’épidémiologie établit également un lien entre le cancer et la santé métabolique. Ainsi, l’obésité, considérée comme une maladie chronique à « dimension métabolique », augmente le risque de 14 cancers différents* et peut grever les chances de survie dans certains cancers, en rendant leur prise en charge plus difficile, voire en augmentant leur agressivité. Si plusieurs facteurs contribuent à cet impact délétère, le rôle direct de l’accumulation de tissu adipeux dans la survenue de la maladie et son aggravation est aujourd’hui reconnu et de mieux en mieux compris.
Des associées à risque
On doit une part importante de ces connaissances aux recherches menées depuis une quinzaine d’années par la professeure Catherine Muller et son équipe sur le rôle des adipocytes, les cellules qui stockent les graisses, dans les cancers du sein et de la prostate. Son équipe, en collaboration avec celle du Pr Philippe Valet, a mis en évidence dès 2011 l’existence d’une catégorie de cellules adipeuses situées à proximité des tumeurs du sein, dotées de caractéristiques particulières favorisant le développement de la maladie : les adipocytes associés au cancer. Ces travaux, ainsi que d’autres études, ont montré que les acides gras et d’autres métabolites sécrétés par les adipocytes soutiennent l’agressivité des cancers associés à l’obésité, notamment le cancer du sein après la ménopause et le cancer de la prostate. Ce faisant, ils ont permis d’identifier la reprogrammation du métabolisme lipidique des cellules cancéreuses comme une cible thérapeutique potentiellement exploitable.
Des risques même chez les minces ?
Toutefois, les liens entre les tissus adipeux et les cancers sont particulièrement complexes et doivent également être considérés en dehors du contexte de l’obésité. Un tissu adipeux particulier, en contact direct avec une partie de la glande prostatique, le tissu adipeux péri-prostatique (TAPP), est associé à différentes maladies de la prostate, dont le cancer. L’abondance de ce tissu est indépendante de l’indice de masse corporelle : un homme mince peut développer un TAPP important. Néanmoins, cette abondance expose à un risque accru de cancer agressif de la prostate. Dans une série de travaux soutenus par la Ligue entre 2020 et 2024, l’équipe de Catherine Muller a élucidé les mécanismes permettant son expansion ainsi que sa contribution à l’agressivité du cancer, notamment via la production de différentes molécules.
Le résumé du projet en vidéo
Les recherches actuelles : une piste contre les métastases
Dans son projet de recherche, actuellement financé par la Ligue, l’équipe de Catherine Muller s’intéresse à une autre dimension de la contribution des adipocytes au cancer de la prostate : la progression des métastases osseuses. En effet, lorsque ce cancer a essaimé dans l’organisme, principalement vers les os dans la majorité des formes avancées, il devient beaucoup plus difficile à traiter et demeure incurable faute de traitements efficaces.
Or, l’un des principaux composants de la moelle osseuse est constitué d’adipocytes médullaires, qui entretiennent un dialogue actif avec les cellules cancéreuses. Ces adipocytes leur fournissent différentes molécules, des acides gras et d’autres composés lipidiques, ainsi que des enzymes qui pourraient participer à l’aggravation de la maladie, en particulier dans les formes dites « résistantes à la castration ».
Tirant parti de son expertise sur l’étude de l’obésité et des liens entre tissu adipeux et cancer, ainsi que des outils techniques et des collaborations sur lesquels elle peut s’appuyer, l’équipe espère identifier de nouvelles cibles thérapeutiques susceptibles d’ouvrir la voie au développement de traitements efficaces contre les cancers de la prostate aujourd’hui dépourvus de solution thérapeutique satisfaisante.
Les travaux de Catherine Muller et le soutien de la Ligue
Les recherches de Catherine Muller, reconnues au niveau international, lèvent le voile sur des mécanismes impliqués, par exemple, dans la dissémination des cellules tumorales et la formation de métastases. Ces travaux ouvrent de nouvelles pistes pour le développement d’approches thérapeutiques susceptibles de compléter les traitements actuels de certains cancers, notamment ceux de la prostate et du sein, dans lesquels l’influence du tissu adipeux contribue à l’agressivité de la maladie.
L’équipe de Catherine Muller a bénéficié de deux labellisations par la Ligue (2020-2024 et 2026-2028) et a été soutenue par les comités de la Charente, du Cher, du Finistère, de la Haute-Garonne, d’Indre-et-Loire, des Landes, du Lot, de Meurthe-et-Moselle et des Hautes-Pyrénées. Elle bénéficie également du soutien de la Ligue dans le cadre du PAIR Obésité 2023 pour un projet de recherche étudiant l’impact de l’obésité sur le microenvironnement tumoral dans le cancer du sein luminal, réalisé notamment en collaboration avec l’équipe labellisée de Fatima Mechta-Grigoriou.
Les cancers liés à l’obésité
La surcharge pondérale, c’est-à-dire le surpoids et l’obésité, constitue en France le troisième facteur de risque de cancer le plus important, au même titre qu’une alimentation déséquilibrée. Selon les chiffres de l’INCa, 5,4 % des cas de cancer lui seraient attribuables. On notera également que les personnes en surpoids ou obèses rencontrent des difficultés de prise en charge liées à leur état. On notera que certains spécialistes du sujet estime que les estimations actuelles sous-estimes très certainement l’impact réel de l’obésité sur les cancers.
Le lien entre l’augmentation du risque de 14 cancers (sein après la ménopause, foie, pancréas, rein côlon-rectum, endomètre, cancer prostatique avancé, etc.) est étayé avec un niveau de preuve qui varie selon les localisations. Par ailleurs, après un cancer, le surpoids et l’obésité augmentent le risque de mortalité et le risque de développer une récidive ou un autre cancer.
L’enquête épidémiologique nationale sur le surpoids et l’obésité « OFÉO » a mis en lumière en 2024 une situation préoccupante : environ 49 % des adultes sont concernés en France par le surpoids ou l’obésité́, avec 18,1% en situation d’obésité́, des chiffres reflet d’une hausse continue au cours des dernières décennies.